Quel regard portez-vous sur la quête d’indicateurs alternatifs au PIB ?
La tentative d’établir des indicateurs sociaux est ancienne : je citerais en exemple l’ouvrage publié sous la direction de Jacques Delors Les indicateurs sociaux, de 1971. Dès le début des années 1970, on recherchait ainsi en France comment mieux mesurer la qualité de la vie au-delà des questions économiques.
Oubliée dans les années 1980, cette problématique a ressurgi dans les années 1990 avec l’indice de développement humain (IDH) du Programme des nations unies pour l’environnement (Pnud). L’idée est de rendre compte, dans un chiffre, de l’état économique et social d’une société.
Si cette adoration pour le PIB est un peu étrange – car celui-ci ne reflète que la création de richesse monétaire -, deux questions se posent : peut-on et doit-on essayer de mesurer une sorte de « bonheur social » dans un indicateur unique ?
Cette quête de l’indicateur du « bonheur social » ne vous paraît-elle pas pertinente ?
L’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue fortement ! Pour l’instant, on n’a rien trouvé de mieux pour lutter contre le chômage que de créer de l’activité liée directement au PIB. Le problème est de faire du PIB ce qu’il n’est pas : un indicateur de progrès global comme le font souvent les médias.
Le travail sur la production d’indicateurs, permettant de mieux connaître les réalités sociales, du niveau local au niveau global, est essentiel. Je critique souvent le service public de la statistique, mais les choses évoluent plutôt dans le bon sens avec la diffusion d’un nombre croissant de données, dans de nombreux domaines. Aujourd’hui, le mouvement autour de l’Opendata va dans la même direction.
Le problème n’est pas la mesure elle-même, mais la synthèse dans un indicateur unique, comme le proposent depuis plus de 20 ans les Nations unies avec l’IDH. Beaucoup l’utilisent, mais très peu cherchent à comprendre comment il est construit. Pourquoi, par exemple, devrait-on considérer que santé, éducation et richesse monétaire ont le même poids comme c’est le cas dans l’IDH ?
Ce type d’indicateurs, faute d’étalon commun (la monnaie pour le PIB), sont très fragiles d’un point de vue méthodologique, ce que personne ne regarde en détail. On mélange de l’espérance de vie et des taux de scolarité sans se poser la question du comment.
Finalement, les choix de méthode influencent plus le résultat que les évolutions économiques et sociales elles-mêmes… Le risque est de se retrouver face à des indicateurs synthétiques qui, à défaut de présenter une pertinence scientifique, ont surtout une vocation politique. Et, personnellement, je ne suis pas prêt à sacrifier le scientifique pour le politique.
Que préconisez-vous alors ?
Il faut porter l’analyse encore plus loin et se demander si cela a un sens d’essayer de résumer la qualité de la vie dans un chiffre. Pour moi, c’est une erreur de principe. Si l’on veut comprendre les évolutions de la société, il faut justement arriver à en faire apparaître en partie la complexité en multipliant les dimensions et les éclairages.
C’est ce que fait le Compas au niveau local quand il réalise une analyse des besoins sociaux pour un Centre communal d’action sociale ou quand il construit un observatoire social.
C’est aussi le travail de l’Observatoire des inégalités au niveau global, ou du Centre d’observation de la société. Bien sûr, c’est moins « vendeur » politiquement, mais mon problème n’est pas de vendre, mais de comprendre la société qui m’entoure et de trouver des moyens de progresser. Nous travaillons au service du sens, pas d’un chiffre unique.
Mais concrètement, comment produire du sens ?
Il faut essayer de croiser des données et des approches afin de dessiner un état des lieux le plus complet possible. D’un côté on a des domaines (les revenus, la santé, l’éducation, etc.), de l’autre des catégories de population (selon l’âge, le sexe, la nationalité, la catégorie sociale, etc.).
Ce qu’il faut, c’est croiser ces domaines et ces catégories, les situer dans le temps et dans l’espace. On peut faire des tentatives de synthèse à titre d’illustration, sans se leurrer sur leur valeur, si on continue à mettre en avant le paysage produit par l’ensemble des indicateurs.
Si la production d’un indicateur unique me paraît être une erreur, le travail réalisé en amont par ceux qui travaillent sur la production des indicateurs sociaux est, quant à lui, très pertinent.
Les citoyens sont souvent appelés à participer à la définition des indicateurs alternatifs. Est-ce une bonne méthode ?
Je suis pour, car cela permet de gagner en légitimité et cette question ne doit pas concerner les seuls experts. En France, l’absence de données dans de nombreux domaines fait qu’on est souvent dans le brouillard. Ce qui profite à beaucoup : tout le monde peut avoir raison en même temps ! En l’absence de données, on peut tout dire et son contraire… Enfin, l’important est de participer à la diffusion la plus large possible des indicateurs et des analyses auprès du grand public. Dans ce domaine, nous sommes très en retard en France.
Cet article fait partie du Dossier
Mettre fin à la « dictature du PIB » par de nouveaux indicateurs de richesse
Sommaire du dossier
- La loi sur les nouveaux indicateurs de richesse définitivement adoptée
- Mettre fin à la « dictature du PIB » par de nouveaux indicateurs de richesse
- « Les nouveaux indicateurs de richesse doivent redonner du sens à l’action politique »
- « Territorialiser les nouveaux indicateurs de richesse »
- Nouveaux indicateurs de richesse : dix bonnes pratiques à transposer en France
- Quatre ans après, bilan de la Commission Stiglitz en interview croisée
- Interview critique : « Le problème n’est pas la mesure elle-même, mais la synthèse dans un indicateur unique »
- Le foisonnement des baromètres : leurs avantages et leurs inconvénients
- Etats, régions et développement humain : quand les plus riches ne sont pas les mieux classés
- D’autres indicateurs de richesse au service des politiques publiques : les collectivités territoriales s’en saisissent
- Le Nord-Pas-de-Calais et les indicateurs alternatifs : 10 ans de pratique
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