Les électeurs ont choisi l’alternance. Dans un contexte de crise, François Hollande va devoir répondre à des attentes très fortes de la population. Toutes les enquêtes d’opinion montrent que la principale préoccupation des électeurs est l’état de la situation sociale : emploi, pouvoir d’achat, santé… Pourtant, la campagne a largement occulté ces questions.
Si le vote extrême a progressé, c’est aussi que les partis politiques se contentent le plus souvent d’une analyse superficielle et surplombante des questions de société, assurée par une poignée d’experts. Une vision polarisée entre les beaux quartiers et quelques cités délabrées de banlieue.
Si l’on veut mettre en œuvre des politiques adaptées aux besoins de la population, il est temps de refonder l’analyse des questions sociales, à l’aide des outils de plus en plus développés dont nous disposons pour observer la société.
Etat des lieux des inégalités et besoins sociaux – Comment faire ? Nous proposons que le prochain chef de l’Etat commande au Parlement au plus vite un « rapport sur l’état de la société française », dressant un véritable état des lieux des inégalités et les besoins sociaux, comme les centres communaux d’action sociale en ont l’obligation annuelle.
Ce document, actualisé chaque année devrait mobiliser le travail de très nombreux acteurs : services de l’Etat, chercheurs, bureaux d’études, associations, syndicats, etc. En incluant tous ceux qui observent les questions sociales au niveau territorial. Alors que les collectivités locales sont quasiment toutes engagées sur cette voie de l’observation sociale et la construction d’indicateurs, avec des outils totalement novateurs, comment est-il possible que l’Etat reste quasiment muet en la matière ?
Le nouveau président pourra sans difficulté s’appuyer sur de très nombreux travaux déjà réalisés localement, et les collectivités pourront à leur tour se nourrir de ce travail national.
Les enseignements de l’observation locale – Le travail au quotidien auprès de centaines de communes et de départements nous permet déjà de dresser quelques lignes de force pour l’action de demain. Le chômage et la précarité minent notre société. Les jeunes adultes sont en première ligne, la moitié étant employée en situation précaire. Ils sont pris en tenaille entre des revenus de plus en plus incertains d’un côté et la montée du coût du logement de l’autre.
Le « pouvoir d’achat » mesuré pour l’ensemble du pays n’a aucun sens pour la jeunesse française qui devrait avoir droit à des revenus stables et des logements abordables. Les familles ne trouvent plus de logements dans les villes centres. Elles doivent s’éloigner de plus en plus de leur lieu de travail, ce qui réduit leur reste à vivre. Les analyses réalisées localement mettent en évidence que les ménages les plus défavorisés sont les plus fortement pénalisés par les effets de la crise depuis 2008 : baisse du revenu, perte de l’emploi intérimaire, fin du CDD, diminution du reste à vivre, etc.
Repenser l’école – L’école française est formatée pour les catégories sociales diplômée. L’enjeu n’est pas d’aider quelques lycéens des zones défavorisées à entrer dans une classe prépa, mais de changer la façon de faire l’école. Elle doit cesser d’être une machine à trier, pour donner à tous les moyens de la réussite et de l’épanouissement.
En outre, le renchérissement très important des coûts de logement dans les quartiers les plus favorisés se traduit par une ségrégation croissante entre établissements. L’assouplissement de la carte scolaire a accru les inégalités, en renforçant une forme de spécialisation entre établissements recherchés et établissements délaissés par les parents. La diversité sociale à l’école est aujourd’hui abandonnée.
Notre système de soins, l’un des meilleurs au monde, reste en partie inaccessible. A force de déremboursements ou de dépassements d’honoraires, les ménages doivent consacrer à leur santé une part croissante de leurs revenus. Des centaines de milliers de personnes ne sont plus, ou mal, couverts. Pour un grand nombre de ménages, le reste à payer rend inaccessible l’accès à des soins courants de prévention au profit de soins d’urgence, plus onéreux pour le système d’assurance maladie au bout du compte.
Dans les vingt années à venir le nombre de personnes âgées de plus de 85 ans va fortement progresser, ce qui se traduira par une très forte hausse des besoins. La progression des 55-65 ans sera beaucoup plus faible, alors que ce sont ces tranches d’âge qui, le plus souvent, soutiennent leurs aînés. En l’absence de réponses, les personnes âgées les moins favorisées vont se retrouver en grande difficulté. Ce phénomène commence dès aujourd’hui et s’amplifiera d’ici à 2017.
Les inégalité, clés des votes extrêmes – Les questions sociales nécessitent des réponses et ne peuvent être reportées uniquement sur les collectivités locales ou les ménages eux-mêmes. L’absence de réflexion, de débats et de décisions renforcent les inégalités entre territoires comme les inégalités entre ménages, selon leurs capacités à financer eux-mêmes les réponses à leurs besoins sociaux. Au-delà d’une recherche vers plus d’égalité, se trouve aussi la question de l’aménagement du territoire.
Si l’on continue à ne rien faire, les inégalités spatiales s’accroîtront et les prochains scrutins verront encore s’accroître les votes extrêmes dans ces territoires oubliés de l’égalité. L’erreur serait d’analyser les seuls votes extrêmes au regard de l’immigration, alors que ceux-ci reflètent avant tout l’état d’une grande partie de la société qui se sent aujourd’hui abandonnée par la disparition d’un Etat providence et l’absence réelle d’un projet social global.
Références




