Comment définit-on une friche ?
C’est une question sur laquelle nous avons un débat interdisciplinaire au sein de notre groupe. Elle renvoie à un paradoxe : la friche industrielle évoque un espace vide et abandonné, tandis que la friche culturelle évoque une sorte d’entre-deux, qui porte encore les traces du passé mais mise sur un renouveau par de nouvelles activités.
Pour employer le vocabulaire des géographes, il s’agit d’un lieu en cours de « reterritorialisation ». Il s’agit d’un acte politique fort : la reconquête d’un territoire.
Par ailleurs, l’investissement d’une friche relève d’un processus de « patrimonialisation » : dans ce lieu abandonné, la société met des valeurs et les artistes trouvent une source d’inspiration dans le genius loci [l’esprit du lieu, ndlr].
Alors que ces lieux ne se voient pas encore reconnue une quelconque valeur esthétique, paysagère ou patrimoniale.
Quand et dans quel contexte ce phénomène est-il apparu ?
L’origine du mouvement remonte aux années 1974-1979. Il s’agit d’une réaction à un mouvement de désindustrialisation d’un lieu, généralement à la périphérie du centre urbain.
C’est aussi une réponse à une image défavorisée de certains quartiers. S’entrecroisent alors des axes de mutations, ruptures, de créativité, qui débouchent sur un processus de « fabrique » d’un lieu culturel.
Toutes les friches connaissent-elles la même histoire ?
Non. Il convient de distinguer deux cas de figure. Le premier correspond à des projets portés d’emblée par des institutions, des décideurs politiques. Il s’agit alors d’un mouvement descendant, avec une maîtrise d’ouvrage traditionnelle et une logique d’aménagement du territoire, où une ville se dote d’un nouvel équipement culturel en changeant l’usage d’un bâtiment.
Ce, avec plus ou moins de concertation.
Dans le second cas de figure, il s’agit d’initiatives de la société civile, de collectifs, de groupes d’artistes. Le mouvement est alors ascendant. Les cas que nous avons étudiés relèvent de ce second scénario.
Les friches sont-elles liées aux mouvements culturels alternatifs ?
Oui. Du moins celles que nous avons étudiées. On retrouve plusieurs caractéristiques qui les apparentent à ce mouvement alternatif. A commencer par leur message contestataire à l’égard des institutions culturelles et artistiques existantes.
La recherche de la rentabilité n’est pas leur moteur, et elles sont portées par des associations sans but lucratif. Hormis deux cas, celui de la Belle de Mai, à Marseille, constituée en société civile d’intérêt collectif, et celui de Tou Scene, à Stavanger, en Norvège, qui relève d’un actionnariat d’artistes.
Ces friches adoptent une gouvernance collective. Elles proposent des formes culturelles et artistiques nouvelles. Une partie de leur projet culturel vise à valoriser la population locale dans une logique de co-construction avec les artistes.
Le bénévolat y est très présent. De ce fait, elles s’apparentent aussi à l’économie sociale et solidaire.

Le projet de Loos-en-Gohelle, Culture Commune, qui est intégré au dossier de candidature pour le label "patrimoine mondial de l'humanité" de l'Unesco du Bassin minier du Nord.
Une fois la requalification achevée, une friche devient-elle un lieu de culture comme un autre, ou conserve-t-elle un statut à part ?
Chaque friche est un exemple singulier et a une posture particulière. Mais au fil du temps, on observe souvent une évolution : le projet connaît une certaine forme d’institutionnalisation, notamment sous l’effet de la recherche de financements.
D’ailleurs, quand on s’intéresse au public, à son appropriation et à sa représentation des lieux, on constate souvent que pour lui, il s’agit bien de lieux de culture, et que les populations ouvrières en franchissent rarement les portes.
Les enquêtes auprès des populations locales montrent qu’il n’y a pas forcément méconnaissance des lieux, mais qu’ils sont considérés comme destinés au public familier des lieux de culture.
Ce qui pose un problème, si on se réfère aux projets initiaux, qui comportent une forme de contestation sociale et qui sont marqués par la volonté de faire participer la population locale.
D’où l’intérêt des activités hors-les-murs que développent souvent les friches.
Comment font les friches qui parviennent à préserver leur projet d’ouverture ?
La notion de convivialité y joue un grand rôle. Par exemple, la présence d’un restaurant ou d’un café, ouvert en permanence, favorise la centralité du lieu et l’accès des personnes qui viennent pour des motivations autres que culturelles. C’est le cas, par exemple, de Mains d’oeuvres, à Saint-Ouen(1), où l’ancienne cantine de l’usine a été reconvertie en bar-restaurant ouvert au public.
Autre exemple, à Berlin : l’ufa Fabrik(2).
Outre les activités culturelles qui s’y déroulent, c’est un lieu où l’on circule librement, où se développe toute une réflexion sur le développement durable, avec la vente de produits bio, un travail sur la récupération des ordures et des eaux de pluies, etc.
On y trouve également un centre social.
Dans des cas comme ceux-là, les friches deviennent des lieux de vie, qui servent à tous, au-delà des seules activités culturelles. Ils correspondent à un projet global inspiré par la volonté de mieux vivre ensemble.
Ces friches donnent aussi à l’artiste une place nouvelle dans la société : il devient quelqu’un que chacun peut côtoyer au quotidien, qu’il soit ou pas familier des activités culturelles.
Quel est le positionnement des collectivités territoriales face aux friches ?
Elles apparaissent toujours à un moment ou un autre de l’histoire de la friche.
Soit la friche émane d’une décision politique, et elles portent le projet. Soit la friche naît d’une initiative de citoyens, et de toute façon, ces derniers devront solliciter la collectivité dès qu’ils sont confrontés aux problématiques de dépollution et de sécurisation des lieux.
Elles peuvent aussi être sollicitées en tant que contributeurs financiers. On constate que les collectivités s’intéressent toujours aux friches une fois que les lieux sont valorisés à travers leur nouvelle vocation.
Au final, combien y-a-t-il de friches en Europe ?
Il n’est pas possible de répondre à cette question. Comme il existe de nombreux cas de figure, toutes les sources n’en ont pas la même définition. Un collectif européen, Trans Europe Halls en recense 52 en Europe, dont 4 en France. De son côté, la plateforme Art Factories en compte 85.
Autres difficultés pour comptabiliser les friches : il existe de nombreux projets éphémères, et certains évoluent beaucoup dans leurs stratégies successives.
Notre groupe de recherche a, quant à lui, travaillé sur 11 cas en Europe qui ont en commun d’avoir connu un processus ascendant, c’est-à-dire d’être nés d’initiatives portées par la société civile, et aussi d’être des projets qui sont inscrits dans la durée.
En tout cas, une chose est sûre : les friches sont toujours d’actualité et elles sont de plus en plus nombreuses.
Qu’est-ce que La Friche ?
La Friche est le nom d’une équipe de recherche de l’Université de Rouen travaillant sur la reconversion des sites industriels abandonnés en lieux de culture. Le groupe, constitué en 2008, est intégré au Grand réseau de recherche (GRR) « Culture et société en Normandie », initié par la région. La Friche comprend 12 spécialistes de la géographie, des sciences économiques, du monde artistique, de l’architecture, de l’histoire, de la linguistique etc. Une interdisciplinarité qui permet de croiser les regards de chercheurs qui sont par ailleurs tous impliqués dans la réflexion sur les changements urbains et la requalification des lieux. La Friche a analysé, en Europe, 11 sites industriels devenus des lieux culturels, dont 7 français(3). Objectif ? « Proposer une lecture possible des impacts d’une requalification, voir comment les arts et la culture peuvent constituer le fil directeur d’une requalification et d’une réappropriation de lieux autrefois dévolus à une activité industrielle », précise Françoise Lucchini, qui pilote le groupe.
Notes
Note 01 La friche de Main d’oeuvres est implantée dans l’ancien centre social et sportif des usines Valéo, un bâtiment de 4 000 m2. Elle accueille des compagnies en résidence, qu’elle accompagne dans leur développement. Les villes de Saint-Ouen et de Paris, le conseil général de Seine-Saint-Denis et la région Ile-de-France font partie des partenaires de la friche. Retour au texte
Note 02 Baptisé « centre de culture international », l’ufa Fabrik Berlin s’est donnée pour slogan « culture, écologie, communauté ». Les lieux ont été sauvés de la destruction en 1979, par un collectif de contre-culture porteur d’un « insolite projet de vie et de travail à l’échelle européenne », selon la formule employée sur son site web. Une sorte d’utopie en quelque sorte. Retour au texte
Note 03 Le Confort moderne, à Poitiers (Vienne), Culture commune, à Loos-en-Gohelle (Pas–de-Calais), la Belle de Mai, à Marseille (Bouches-du-Rhône), le Tout nouveau théâtre, à Bordeaux (Gironde), l’Atelier 231, à Sotteville (Seine-Maritime), Mains d’œuvres, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), Docks Océane, au Havre (Seine-Maritime). Retour au texte






