Dans votre étude sur les déterminants locaux du chômage en région parisienne (parue en 2007) vous énoncez plusieurs causes aux difficultés actuelles de l’emploi. Quelles sont-elles ? Sont-elles les mêmes aujourd’hui ?
On peut distinguer deux raisons pour lesquelles les habitants de certaines banlieues ont des difficultés d’accès à l’emploi : des effets de composition de la population et des déterminants locaux, aussi appelés les effets locaux.
Les effets de composition de la population résultent de l’inégale répartition de la population sur le territoire selon des caractéristiques individuelles comme le diplôme. Autrement dit, le regroupement de personnes peu diplômées dans certaines zones, et les personnes diplômées dans d’autres zones, explique les disparités spatiales d’accès et de retour à l’emploi.
Selon une étude menée entre 1996 et 2003, les effets de composition de la population n’expliquent que 30% des disparités spatiales de retour à l’emploi tandis que 70% de ces disparités sont dues à des effets locaux !
Dans ces causes, vous insistez sur l’impact des effets locaux. Que désigne ce terme exactement ?
On distingue deux catégories à l’intérieur des effets locaux : les effets liés à la ségrégation résidentielle et les problèmes d’accès physique à l’emploi.
Les effets de ségrégation regroupent trois phénomènes majeurs : les problèmes de réseaux, les effets de pairs et la discrimination territoriale. Les problèmes de réseaux et les effets de pairs désignent les problèmes liés à l’entourage : les chômeurs sont généralement entourés de personnes mal connectées au monde du travail et qui ont peu d’informations concernant les opportunités d’emploi. De même, les effets de pairs sont dus à des personnes ayant eu du mal à s’insérer sur le marché du travail. Ces personnes en conservent une vision relativement négative qu’elles vont transmettre aux jeunes en âge d’arriver dans le monde du travail, les décourageant de faire des efforts d’insertion.
Enfin la discrimination territoriale, aussi appelée « délit de sale adresse », va se traduire par une stigmatisation des populations résidant en banlieue ainsi que des a priori de la part des employeurs.
Et pour les problèmes d’accès physique à l’emploi ?
Ils se concrétisent par une distance importante entre le domicile et les opportunités d’emploi, ou encore des déplacements domicile-travail importants en cas d’embauche. De ces problèmes d’accès physique à l’emploi découlent deux effets majeurs.
D’une part, il y a un problème d’information, celle-ci étant plus difficile à obtenir (coût des transports pour les recherches, temps consacré…) lorsque les opportunités d’emploi sont éloignées.
D’autre part, même si un individu peut passer outre les problèmes d’information et recevoir une offre d’emploi, le coût des transports (titres de transports en commun ou essence, temps passé en déplacements) peut le décourager d’accepter l’offre et il préfèrera rester au chômage et chercher un autre emploi.
Qu’est-ce qui influe le plus, entre la ségrégation résidentielle et le problème d’accès physique à l’emploi ?
Ces deux types d’effets locaux ont un impact considérable. Toutefois, il est extrêmement difficile de quantifier le poids exact de ces variables. Les études ont révélé une corrélation positive entre ségrégation résidentielle et taux de chômage, c’est-à-dire que le taux de chômage va de pair avec une ségrégation importante, sans pour autant démontrer un mécanisme de causalité entre les deux.
Selon vous, entre implanter des entreprises dans des territoires dits « ségrégués » ou au contraire favoriser la mobilité résidentielle, qu’est-ce qui est le plus efficace ?
Il est nécessaire de rappeler qu’il existe, pour les économistes, trois types de politiques locales : une première qui consiste à attirer les entreprises dans des endroits où le taux de chômage est important. Il est aussi possible de mettre en place des politiques visant à favoriser la mobilité des chômeurs pour qu’ils se rapprochent des centres emploi. Enfin, on peut tenter d’améliorer les connexions entre les chômeurs et l’emploi avec un développement des transports ou des flux d’information.
Laquelle de ces politiques serait sinon la plus efficace, du moins la plus adaptée ?
De façon générale, il est difficile de choisir une politique plutôt qu’une autre dans la mesure où elles s’avèrent être plus ou moins complémentaires, et plus ou moins efficaces selon les zones considérées. Il s’agit toutefois de retenir que les autorités locales ont souvent plus d’information sur les territoires que l’autorité centrale.
Dans certains cas, il pourrait donc être utile de déléguer des moyens aux autorités locales, mais un certain contrôle est nécessaire pour éviter que ces moyens soient détournés vers d’autres fins, et ce contrôle a un coût.
Concernant les politiques déjà mises en place pour favoriser la mobilité résidentielle, il faut préciser que les plus massives ne sont pas forcément ciblées sur l’emploi. Par exemple, les politiques d’allocation logement sont soumises à des conditions de ressources, mais pas de localisation.
De même, la loi SRU qui impose 20% de logements sociaux aux communes a pour objectif de favoriser la mobilité en général ainsi que la mixité sociale.
Quels autres moyens pourraient être mis en place pour favoriser la mobilité des chômeurs ?
La mise en place d’allocations logement complémentaires et ciblées, conditionnelles au fait d’être plus proche des emplois, pourrait être envisagée, sachant qu’à grande échelle, ce type de mesures peut avoir un effet sur les prix du logement qui pourrait annuler l’effet initial. Le problème majeur de la mise en œuvre de ces politiques consiste à évaluer leur efficacité en fonction de leur coûts de revient et des retombées.
On peut aussi vouloir améliorer la connexion entre chômeurs et emplois, en augmentant par exemple les subventions de transports pouvant permettre aux chômeurs de trouver un emploi ailleurs, sachant qu’ils sont susceptibles de déménager après l’obtention de cet emploi. Certaines subventions sont déjà mises en place. Par exemple, Pôle emploi propose une aide au financement des transports pour aller à un entretien lorsque la distance de déplacement est supérieure à 60 km. On peut se demander s’il ne pourrait pas être intéressant de développer ce type d’aides, en finançant par exemple les cartes Navigo des chômeurs pendant une période de recherche d’emploi.
Les zones d’exception, comme les zones franches urbaines, sont-elles de bonnes solutions pour peser, au niveau local ?
La France a mis en place une politique de zones franches urbaines (ZFU) en 1997, avec le double objectif de redynamiser les zones ciblées en attirant les entreprises par des allègements de charges, mais aussi d’aider les populations locales qui pourraient profiter des implantations d’entreprises pour retrouver un emploi.
Des études ont montré que ces ZFU ont eu un impact positif dans la mesure où elles auraient attiré des entreprises et permis des créations d’emplois. Mais elles ont peu contribué à la réinsertion des chômeurs locaux. Si l’effet de la mise en place des ZFU sur le retour local à l’emploi a été faible en 1997, cet effet aurait été négligeable lors de la mise en place des ZFU de la deuxième vague en 2004.
Les Etats-Unis ont aussi mis en place des zones franches. Le constat est-il le même ?
Concernant le programme fédéral de zones franches, les effets constatés sur les populations locales ont été relativement satisfaisants. Les autorités locales ont bénéficié de subventions importantes, ce qui relance le débat de savoir si la mise en place de programmes mixtes d’allègement de charges aux entreprises et de subventions aux autorités locales ne permettrait pas une meilleure organisation au niveau local qui tiendrait compte des spécificités territoriales et favoriserait les rencontres entre entreprises et travailleurs.
A ce titre, intensifier les rencontres entre entreprises et chômeurs dans certaines banlieues défavorisées pourrait permettre de remédier aux problèmes d’information sur la main-d’œuvre locale.
Quelles solutions pourraient améliorer l’efficacité des zones franches ?
Une des solutions pourrait être de cibler certains secteurs très demandeurs de main-d’œuvre peu qualifiée. Cette idée peut paraître attractive, mais n’est pas sans inconvénient : si les entreprises des secteurs ciblés, comme les entreprises industrielles, sont consommatrices de terres, des subventions avantageuses pour elles peuvent faire croître la demande de terrains de manière significative et générer une pression foncière.
Peut-on en déduire que les politique de l’emploi sont plus pertinentes au niveau local ?
C’est une bonne question et il n’est pas évident d’y répondre. En effet, si l’on propose une aide ciblant certaines zones, cela introduit automatiquement une distorsion sur le marché qui peut être source d’inefficacité. Si on se penche sur les banlieues parisiennes, qui sont très hétérogènes, il est difficile de savoir quelles sont les politiques publiques les plus indiquées. Chaque banlieue a des caractéristiques spécifiques qui doivent être prises en compte par des mesures adaptées à son cas.
Pour terminer, je dirais qu’il n’y a pas de solutions miracles ; les situations des quartiers défavorisés sont souvent complexes, les politiques publiques ont un coût et l’efficacité de certaines d’entre elles reste encore mal connue.
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