A quelques kilomètres du château de Versailles, Trappes est une ville pauvre de 30 000 habitants dans un département riche. En 2010, la moitié de ses foyers y vivaient avec moins de 13.400 euros par an contre 25 000 euros dans la zone alentour, le chômage y frôlait les 15%.
« Ce scénario est d’une terrifiante banalité, souligne le sociologue Michel Kokoreff: on est dans une ville qui cumule les problèmes, où les gens ont un profond sentiment d’abandon. » La situation de la ville de Trappes est « symptomatique » de ce qui se passe dans les zones sensibles, a déclaré à l’AFP François Lamy, le ministre délégué à la Ville qui présentera sa réforme devant le conseil des ministres début août.
Dans les banlieues « on a un contexte social (pauvreté, chômage), légal (la loi anti-burqa) et relationnel (avec les forces de l’ordre) explosif », juge Véronique Le Gloaziou, sociologue spécialiste des quartiers et de la violence, ajoutant: « ces territoires sont des cocottes-minutes. »
Combat structurel – Sur ce fond de « désespérance » sociale exacerbé par le placement en garde à vue d’un jeune homme interpellé lors du contrôle de sa femme intégralement voilée, plusieurs centaines de personnes s’en sont prises au commissariat dans la soirée du vendredi 19 juillet, puis de façon moins intense tout au long du week-end. « Comme toute violence urbaine, ça fait mal », a commenté François Lamy.
« Ca remet en cause l’image de ces quartiers: une petite minorité cache le travail mené sur la ville […] Il y a une rénovation urbaine réussie, mais une petite minorité de la jeunesse est en dehors de tout cadre et peut basculer vers la délinquance ou le fondamentalisme », et « il suffit d’une étincelle » pour que des violences apparaissent. « Il ne faut jamais baisser les bras dans les quartiers. Nous savons que le travail va être long, que le combat à mener est structurel et non conjoncturel » a conclu le ministre délégué à la Ville, qui devrait prochainement rencontrer les acteurs locaux.
« A chaque fois qu’il y a des violences urbaines, c’est en lien avec une opération de police », précise Véronique Le Gloaziou. « Ça montre à quel point les relations entre les habitants des quartiers populaires et les forces de police sont problématiques. » Le point de crispation majeur porte sur les contrôles d’identité effectués par les forces de l’ordre, « qui sont souvent vécus de manière vexatoire », souligne-t-elle. Un Noir a 3 à 11 fois plus de chances d’être contrôlé par la police qu’un Blanc et un Maghrébin de 2 à 15 fois plus, d’après une enquête de l’Open Society Justice Initiative (émanation de la Fondation George Soros) menée avec le CNRS à Paris en 2009.
Sur cette trame, que l’on retrouve lors des émeutes de l’automne 2005 ou celles d’Amiens il y a un an, les experts notent « un élément singulier »: pour la première fois, le contrôle policier qui a dégénéré visait une femme entièrement voilée, ce qui est illégal depuis avril 2011.
Inégalités et salafisme – « Les tensions se déplacent sur le terrain de l’islam, ce qui traduit une crispation générale sur la question », selon M. Kokoreff. Pour Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux et auteur de « La République ou la burqa », « il y a depuis quelques années une montée d’un sentiment de persécution du côté des non-musulmans notamment apeurés par le port du voile, qui ont l’impression que l’islam impose ses normes et, en face, des musulmans qui ont l’impression qu’ils seront toujours stigmatisés ».
Dans ce contexte, des mouvements radicaux ont émergé, notamment à Trappes, une ville à forte population musulmane réputée pour abriter des réseaux encore largement minoritaires certes, mais ayant une conception de l’islam rigoureuse. « Ces nouveaux mouvements religieux se nourrissent des inégalités et des frustrations, explique Mme Bouzar: quand des personnes ont le sentiment de ne pas avoir leur place dans la société, le discours salafiste retourne la situation en leur donnant un sentiment de toute puissance. »
Surtout, ils bénéficient du climat ambiant : même si la majorité des musulmans n’est pas d’accord avec la lecture rigoriste de l’islam et ne soutient pas le port de la burqa, « ils font alliance car il y a eu beaucoup d’agressions contre les musulmans (1) et que le gouvernement a mis du temps à réagir », selon Mme Bouzar.
Depuis des mois, les responsables musulmans demandaient régulièrement à l’Etat de dénoncer ces violences. Comble de l’histoire : le ministre de l’Intérieur semble bien les avoir entendus… un peu tard. Mercredi 17 juillet, Manuel Valls avait déclaré lors d’une visite à la Grande mosquée de Paris « son affection » pour les musulmans et dénoncé « une montée des violences » à leur égard.
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Notes
Note 01 D'après l'Observatoire de l'islamophobie rattaché au très officiel Conseil français du culte musulman (CFCM), les actes antimusulmans (tags, dégradations de mosquées, attaques verbales ou physiques de femmes voilées) ont augmenté de 28% en 2012. Le plus contesté Collectif contre l'Islamophobie en France (CCIF), régulièrement accusé de "vouloir faire peur" à la communauté musulmane, en a, lui, vu 469 sur la même période, un chiffre en hausse de 57 % Retour au texte

