Comme leurs responsables aiment le souligner, les friches sont des lieux « non-normés ». Autrement dit, elles échappent aux typologies traditionnelles des équipements culturels. Elles sont cependant reconnues par l’Etat et les collectivités.
Fabrice Raffin (1) en décrypte l’évolution et les enjeux, dans un long entretien à La Gazette.
- Dans son « message » adressé le 7 mars aux candidats aux élections municipales, la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture mentionne les friches parmi les initiatives à soutenir. Cela vous a-t-il étonné ?
- Comment définissez-vous une friche culturelle ?
- Les friches que nous connaissons aujourd’hui sont-elles différentes des premières, apparues dans les années 1970 ?
- Qu’en est-il aujourd’hui ?
- Y a-t-il une forme d’instrumentalisation ?
- Y a-t-il eu une relève des pionniers ?
- Où se trouve, aujourd’hui, l’activité qui se développait dans les friches dans les années 1980 ?
- Certaines friches accueillent toujours des réunions publiques, des comités de quartiers ou des associations etc… Ont-elles gardé l’esprit des pionniers ?
- Pourquoi y a-t-il eu une évolution propre aux friches françaises ?
- Comment les collectivités se situent-elles par rapport à ces notions d’art et loisirs, culture et animation ?
- Comment voyez-vous l’avenir des friches ?
Dans son « message » adressé le 7 mars aux candidats aux élections municipales, la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture mentionne les friches parmi les initiatives à soutenir. Cela vous a-t-il étonné ?
Le fait que les friches soient mentionnées est tout à fait positif; Est-ce à dire que les politiques publiques progressent vers une reconnaisse démocratique de la diversité des pratiques culturelles ? Je n’en suis pas sûr. En fait, dans le déni actuel du politique, tel qu’il apparaît aux élections municipales, par exemple, il y a un sentiment de domination et d’impuissance qui concerne aussi les politiques culturelles.
Ceux que l’on appelle les « acteurs culturels » ont l’impression de représenter l’intérêt culturel des populations. Ce qui n’est pas le cas.
Les pratiques culturelles prises en compte par les politiques publiques de la culture sont les pratiques portées par ceux capables de se faire entendre (principalement les classes moyennes, et elles ont bien sûr raison de le faire) et qui définissent eux-mêmes les normes de la « bonne culture ».
Ces acteurs se battent souvent contre un élitisme culturel qu’il voudrait remplacer par leur propre élitisme culturel, sans en avoir conscience. Ils ont une facilité assez grande à ne pas reconnaître les pratiques culturelles d’autres catégories de la population non dignes d’intérêt selon eux : le Madison et la musique Country dans les campagnes, les jeux vidéo et le Cosplay, les fanfares et les musiques métal, le Clubbing, le Hip-hop dans ses versions populaires, bref, les cultures « banales » mais essentielles de millions de personnes.
Comment définissez-vous une friche culturelle ?
Pour définir une friche, je ne parle pas du lieu, comme on le fait souvent, mais du projet. C’est le projet qui fait sens. A mes yeux, les friches sont le symptôme du fait que les politiques publiques ne prennent pas en compte toute la diversité des pratiques culturelles, telles qu’elles existent sur le terrain.
C’est aussi une question de temporalité : les friches intègrent la culture au quotidien. Dans une friche, on indexe la culture non pas sur la temporalité universelle mais sur la vie quotidienne de chacun, à travers des services et des activités divers et variés. On est loin de l’universel et de l’intemporel !
Certaines friches ont réussi à garder cet aspect. La qualité artistique est construite sur cette dimension. Le jugement esthétique est plus fondé sur son lien avec le débat public, la proximité, le ludique et un temps qui nous est proche. Une œuvre qui serait complètement déconnectée d’enjeux qui nous sont proches aurait moins de chances d’y être programmée.
Que voulez-vous dire ?
Du côté de l’Etat, il existe une dichotomie entre démocratie et démocratisation culturelle. Contrairement à ce qu’annonce l’Etat, on constate un non-développement de la démocratie culturelle, au sens de la reconnaissance des pratiques émanant du terrain. Pour l’Etat, la démocratisation culturelle consiste à apporter aux citoyens ce qui est reconnu par l’histoire de l’art. De ce fait, il reste tout un pan de la culture qui n’est pas pris en compte par les institutions. Cette logique reste tout à fait présente dans les collectivités territoriales, bien que formalisée différemment.
Les friches que nous connaissons aujourd’hui sont-elles différentes des premières, apparues dans les années 1970 ?
Jusque dans les années 1980, les friches ont été dans une opposition radicale aux institutions. Nous sommes alors dans une phase de contestation politique.
Dans les années 1980-1990, un recentrage s’opère sur les thématiques sociales : les friches deviennent des lieux de débat public. On y parle égalité homme-femme, écologie, éducation, place de la religion dans la société etc.
Ensuite, à partir de 2000, on observe, en France, un recentrage sur le registre artistique. Le registre militant, d’espace de débat au sein de la société civile, s’efface. La justification des friches se fait essentiellement sur la base d’une problématique artistique. Le mot « artistique » s’entendant au sens de pratiques reconnues par les mondes de l’art, légitime, de qualité. En effet, pour pouvoir recevoir un minimum de subventions, les friches assument alors un rôle public, voire un rôle de service public, que les institutions n’assument pas. C’est à la fois un choix de leur part, mais aussi une nécessité.
Et aujourd’hui ?
A de rares exceptions, leur propos n’est plus de changer la ville, mais de réunir des ateliers d’artistes, de faire de la culture, ce qui est bien sûr louable.
Même si on y trouve souvent des activités comme un restaurant, ce ne sont plus des endroits qui accueillent des réunions politiques ou syndicales, où l’on fait la fête toute la nuit, où se retrouvent les milieux associatifs dépourvus de lieux de réunion etc.
Aujourd’hui, les friches sont aussi dans une logique de cohésion sociale : les collectivités leur demandent de conduire des projets de cohésion sociale par le biais de leurs activités artistiques. Et certaines friches ont réussi à faire passer l’expérimentation artistique comme un critère légitimant les financements publics.
En France, on a tendance à toujours recentrer la négociation sur la dimension artistique. Les friches sont forcément porteuses d’une histoire. Alors la ville négocie avec la friche un équilibre territorial. Cela ne se négocie pas qu’avec les politiques, mais aussi avec les acteurs économiques, avec les riverains. Dans bien des cas où la friche ferme, ce n’est pas à la demande de la ville, mais des riverains.
Est-ce une forme d’instrumentalisation ?
Oui, ce qui n’est pas nécessairement négatif. Les collectivités sont dans une logique d’instrumentalisation de ces pratiques, à des fins de développement territorial, de communication et d’identité des villes, et de cohésion sociale. Le risque néanmoins dans ces enjeux de communication c’est de formater les pratiques culturelles, de ne financer que celles qui font consensus social, non celles qui intéressent vraiment les gens.
Cependant, il y a eu un autre facteur d’évolution, c’est le vieillissement des animateurs de friches. Leurs goûts esthétiques ont évolué. Ils sont souvent devenus des experts des univers artistiques dans lesquels ils gravitent. Par exemple, dans les années 1980, la musique « métal » n’était pas du tout structurée, alors qu’aujourd’hui, on trouve des professionnels qui signent de conventions artistiques avec des collectivités !
Cela veut-il dire qu’il n’y a pas eu de relève des pionniers ?
Il suffit de faire la moyenne d’âge dans ces lieux pour s’en apercevoir. Au début, les friches ont été animées par des protagonistes issus de collectifs. Peu à peu, elles ont vu arriver des professionnels formés par les écoles des beaux arts ou les masters culturels des universités. Le libellé des annonces pour le recrutement de responsables de friche ressemble beaucoup à celui d’une annonce pour n’importe quelle institution culturelle. La professionnalisation a aussi été facteur de formatage des activités des friches.
Mais alors où se trouve, aujourd’hui, l’activité qui se développait dans les friches dans les années 1980 ?
On la trouve dans les squats ou les associations. Egalement dans le numérique, où il reste un noyau contestataire, mais qui reste invisible, car il ne se manifeste pas en investissant des lieux, mais plutôt des réseaux sociaux. D’autant qu’aujourd’hui, la contestation s’exprime sur le mode individuel car la défiance à l’égard des organisations est de plus en plus forte.
Tout de même, certaines friches accueillent toujours des réunions publiques, des comités de quartiers ou des associations etc.
Oui, mais aujourd’hui, ce sont les friches qui invitent ces groupes, ce ne sont pas eux qui viennent spontanément y tenir leurs réunions. Et quand vous regardez le dossier de présentation des friches, vous n’y lisez pas que c’est un lieu de débat ou un lieu où on vient danser toute la nuit. Elles ont rendu leur discours compatible avec les lignes budgétaires des institutions qui les subventionnent.
Cela ne les empêche pas, à la marge, de continuer à faire un travail plus large que la seule activité artistique. Mais celle-ci est devenue l’essence de leur action. Ces friches deviennent ainsi des salles de concert ou des lieux d’art contemporain. Alors qu’avant, c’était des espaces publics, au sens d’un bar ou d’un café.
Aujourd’hui, le concert sert à alimenter le bar, qui est un élément complémentaire. Et pour accéder au bar, il faut payer. En France, on a donc assisté à un véritablement retournement de situation. Dans les années 2000, le ministère de la culture a mis en place une mission sur les friches, appelées alors « nouveaux territoires de l’art », qui produit le rapport de Fabrice Lextrait auquel j’ai participé. Cette appellation montre bien que pour reconnaître ces lieux, le ministère de la Culture n’a pas pu faire autrement que passer par le biais de la dimension artistique.
Pourquoi cette évolution est-elle propre aux friches françaises ?
Cela s’explique surtout par le fait qu’en France, la culture de l’art est très forte. Dans le champ culturel, l’artistique domine. Dans les autres pays, le culturel n’est pas forcément réduit à l’artistique. Or, à mon sens, la culture ne se limite pas à l’art. La finalité de la culture n’est pas nécessairement artistique ou esthétique. Par exemple, il peut s’agir simplement de loisirs.
Le dialogue qui s’établit, en France, entre friche et collectivité est d’ailleurs symptomatique de cette conception : l’interlocuteur du responsable d’une friche, du côté de la collectivité, c’est le directeur des affaires culturelles. Dans d’autres pays, cela peut très bien être le directeur du service jeunesse ou des affaires sociales.
Comment les collectivités se situent-elles par rapport à ces notions d’art et loisirs, culture et animation ?
Elles sont souvent mal à l’aise. Par exemple, beaucoup aimeraient financer des carnavals. Mais le ministère de la Culture ne légitime que la danse. Donc les collectivités créent des biennales de la danse, et non un carnaval ! Ce qui change tout. La biennale de la danse accueillera des danseurs professionnels, pas des amateurs. Autre exemple, on ne parle plus de cirque, mais d’ « arts » du cirque, ou d’ « arts » circassiens.
Comment voyez-vous l’avenir des friches ?
Le modèle des friches culturelles est porteur à l’origine d’une nouvelle politique culturelle, beaucoup plus en phase avec les populations – j’insiste sur le pluriel – et beaucoup plus démocratique. A condition que ces acteurs aient, eux-aussi, la capacité de s’ouvrir à d’autres pratiques, dont eux-mêmes ne seraient pas porteurs. A condition, aussi, que les politiques soient capables de reconnaître la diversité des pratiques et des finalités culturelles.
Cela suppose de rompre avec une vision uniquement artistique de la culture. Il faut bien sûr continuer à défendre les formes artistiques qui relèvent de l’exception et d’enjeu esthétique, mais un défi démocratique majeur est également de reconnaître des pratiques culturelles dont le sens est plus large, parfois plus léger, différent et plus divers aussi.
Qu’est-ce qu’une friche culturelle ?
Les friches ne sont pas assimilables aux autres lieux culturels. Leurs animateurs sont porteurs d’un « esprit friche », qui associe sauvegarde du patrimoine, soutien à l’émergence de nouvelles esthétiques, travail social et économie solidaire. L’intérêt croissant des collectivités pour le patrimoine industriel et la dimension sociale de la culture crée un contexte favorable à leur développement. Dans son numéro du 31 mars 2014, la Gazette des communes leur consacre d’ailleurs un dossier.
On définit couramment les friches à partir de quelques caractéristiques communes, temporelles, spatiales et organisationnelles.
- l’occupation de lieux disponibles, le plus souvent en déshérence après une période d’activité industrielle.
- la valorisation de l’histoire et l’empreinte des anciennes activités participent, qui participent de l’identité du lieu.
- l’implication dans des formes artistiques émergentes et des démarches interdisciplinaires
- le développement de modalités d’aide à la création et à la diffusion atypiques au regard de ce que proposent les institutions culturelles.
- un rapport étroit entretenu avec le tissu social local et l’accueil d’activités et services du quotidien (conventions de sous-occupation) servant à enraciner la friche dans son environnement : café, restaurant, commerces culturels, ateliers pédagogiques pour enfants et adultes, crèches etc.
Thèmes abordés
Notes
Note 01 Fabrice Raffin est sociologue, maître de Conférence, Université de Picardie, directeur de recherches de SEA Europe-Paris, et auteur de "Friches Industrielles un monde culturel européen en mutation", Editions L’Harmattan, 2010. fbraffin@gmail.com Retour au texte




