Les attentats des 7 et 9 janvier permettraient-ils de libérer une parole, jusque-là malaisée ? « On sent monter depuis un moment la difficulté des élus à affirmer la laïcité, dans des domaines de plus en plus nombreux » avance André Laignel, maire d’Issoudun, premier vice-président délégué à l’Association des maires de France.
« Lors de la réunion interministérielle du 15 janvier , nous avons avancé un besoin de clarification du corpus de références. Les maires sont en première ligne d’une série de problématiques très concrètes, mais ils ne savent pas, dans la multitude de textes, circulaires et chartes promouvant la laïcité, ce qu’il convient de faire et ce qu’ils ont le droit de faire », constate cet ancien secrétaire d’Etat à la Ville sous François Mitterrand.
Aider les élus locaux sur la laïcité – D’ici la mi-avril, le groupe de travail laïcité de l’AMF, dont la création a été décidée au sortir du Salon des maires en novembre dernier, fera donc des propositions dans le sens d’un vademecum susceptible d’aider les élus locaux à gérer des situations dans tous les services publics, y compris l’école. Président du conseil général de Seine-Saint Denis et présent au titre de l’Assemblée des départements de France, Stéphane Troussel souscrit à la démarche.
Sur le fond, cependant, les approches peuvent diverger : « dès que cela touche l’école, il faut exiger la neutralité absolue » martèle André Laignel. Stéphane Troussel privilégierait une plus grande souplesse : « il doit être possible de trouver un consensus sur ce qu’est la laïcité, tout en faisant confiance à ceux qui sont régulièrement confrontés à des situations conflictuelles pour les régler. Dans le cas des mamans voilées désireuses d’accompagner les sorties scolaires, s’il s’agit d’un accompagnement ponctuel, que les mamans sont connues et reconnaissables, pourquoi ne pas l’autoriser ? »
Le PEDT comme rempart – Surprise ! Le programme éducatif territorial (PEDT), plutôt perçu comme une contrainte dernièrement, se trouve soudain érigé en outil de défense de la laïcité et des valeurs républicaines.
« L’AMF appelle les maires à inscrire dans les axes des PEDT l’acquisition des valeurs républicaines, qui reposent sur des droits et des devoirs, et à exercer toute leur vigilance pour que les intervenants auprès des enfants et des jeunes connaissent la portée de ces principes, s’engagent à les transmettre et les appliquent fermement », explicite ainsi le communiqué de presse de l’AMF.
« Avec la réforme des rythmes scolaires, nous disposons des outils pour travailler ensemble, d’autant que les programmes de réussite éducative (PRE), souvent portés par les projets éducatifs locaux (PEL), constituent, eux aussi, des machines à faire du lien autour de l’école » renchérit Marc Sawicki, président du Réseau français des villes éducatrices.
Rôle et responsabilités de la famille – « Nous sommes prêts à aller loin dans la co-éducation, car nous ne gagnerons pas cette bataille pour la mise en oeuvre de la laïcité sans mettre les parents au centre des démarches. Les discussions sur les difficultés rencontrées, ici et là, pour faire observer la minute de silence ne peuvent occulter la sphère familiale, qui compte beaucoup pour les jeunes. Je plaide donc pour que les locaux des établissements scolaires, mais aussi, les projets pédagogiques, fassent une place aux parents » martèle Stéphane Troussel.
De son côté, le vice-président de l’Anaré, Bertrand Gohier souligne combien les actions autour de la laïcité constituent, d’ores et déjà, le « pain quotidien » des PRE, et plus largement, celui d’un grand nombres d’ acteurs de la politique de la Ville dans les quartiers populaires.
« Aujourd’hui, il existe beaucoup de textes et de chartes de la laïcité, mais ils fonctionnent tous comme des rappels à l’ordre. Peu de personnes incitent au débat autour de la laïcité. Or, les familles nous expriment à la fois leur crainte d’être stigmatisées et leur difficulté à trouver les mots, les ressources pour « parler » de cela avec leurs enfants. Quand nous suivons des enfants et leurs familles, nous accompagnons leur construction identitaire et leur compréhension du contexte. C’est un travail éducatif, c’est l’exercice réel de la laïcité. Il est impossible de s’en tenir aux rappels à l’ordre » explique ce coordonnateur de la Réussite éducative à Rennes.
Des discussions plutôt que des injonctions – Qu’en pensent les mouvements d’éducation populaire, également mis à l’honneur, au travers de la réunion interministérielle organisée par Myriam El Khomri ?
« Nous avons remonté les difficultés rencontrées pour organiser des débats, sur le temps scolaires ou périscolaires, au sujet des évènements ou de la laïcité. Il est nécessaire de disposer d’espaces de débats pour rediscuter le cadre de la laïcité, qui ne peut pas se réduire à une heure d’enseignement civique et moral. Notre constat porte sur le manque d’espaces d’expériences collectives, de décisions, de mise en pratique des grandes valeurs. La question, aujourd’hui, n’est pas celle de l’injonction, mais plutôt : comment faire en sorte que des élèves ou des jeunes se réunissent, discutent de ce qui ne va pas et avancent leurs propres idées ? », témoigne Hélène Grimbelle, secrétaire nationale de la Ligue de l’enseignement.
« L’éducation, dans le contexte actuel, devient un enjeu qui revêt une dimension particulière, il faut soutenir la refondation de l’école. Il n’y a pas besoin d’inventer des outils, nos mouvements ont déjà des pratiques et des écrits, qu’enseignants et animateurs pourraient utiliser. L’enjeu consiste aussi à mieux accompagner les équipes de terrain, que l’on parle des enseignants, des animateurs, des personnels dans les écoles ou des travailleurs sociaux. La laïcité, c’est un débat permanent à animer auprès des parents et des enfants. Mais nous avons besoin d’une ligne politique claire et partagée », avance Jean-Luc Cazaillon, pour le Collectif des associations partenaires de l’école publique (CAPE).
Les associations sur la touche – Car, à l’instar du président de l’association Ville & Banlieue Damien Carême, tous deux attirent l’attention sur l’état dans lequel se trouve le tissu associatif aujourd’hui : « les associations ont souvent été réduites, au travers des appels à projets, à des prestataires ou des sous-traitants pour les institutions et ne sommes plus reconnus comme des partenaires dans la co-construction de politiques publiques et d’actions locales. Qui plus est, les appels d’offre nous enferment dans des actions ponctuelles, sans reconnaissance de notre apport éducatif sur le long terme.»
Et Jean-Luc Cazaillon de conclure : « Nous sommes malmenés depuis dix ans, ringardisés en quelques sortes et les soutiens financiers ont baissés. Il faut donc mener une politique volontariste de soutien aux mouvements d’éducation populaire, car nous sommes en capacité d’animer les ressources locales ».
L’arbre qui cache la forêt ? – Affirmée, réaffirmée, la laïcité résume-t-elle cependant tous les enjeux présents ?
« Une grosse partie de la discussion a tourné autour de la réaffirmation de la laïcité, en tant que garante de la religion de chacun. Et c’est important, car elle protège les croyances, les préserve des débordements. Mais ce n’est pas suffisant. Et oui, Les PEDT, comme les PRE et les PEL, constituent de vrais outils de débat, de dialogue, de co-gestion de l’éducation, mais on ne règlera pas la situation à partir de l’école seulement. Les problèmes que nous rencontrons sont généraux, ils ne se résument pas à la défense de la laïcité. Ce sont des problèmes d’inégalités sociales qui sont restés sans solution » détaille Damien Carême, président de l’association Ville et banlieue.
Il en appelle donc à un travail sur les causes non sur les conséquences, assorti d’une réorientation des moyens. « Il faut réinterroger toutes les politiques de droit commun, les redéployer dans les banlieues et favoriser l’accès à la culture dans nos banlieues, car des projets avec des artistes en résidence permettent d’aller à la rencontre des autres cultures et des religions ».
Une analyse que partage Bertrand Gohier : « Prévenir des phénomènes comme celui de la semaine dernière passe, impérativement, par la socialisation des enfants : il faut leur permettre de vivre des expériences de vie collective, dans l’école et hors de l’école, hors de leur quartier. Il faut se rappeler que les pratiques culturelles et artistiques offrent de formidables leviers pour que les enfants s’expriment ».

