De la mi-février à la fin avril, des réunions sont censées se tenir partout en France pour préparer les Assises de l’école et de ses partenaires pour les valeurs de la République, qui devraient inclure tous les représentants de la société civile et de la communauté éducative. Ces échanges croiseront-ils l’encouragement à inscrire la laïcité et la transmission des valeurs républicaines au sein d’ateliers périscolaires, dans le cadre des projets éducatifs territoriaux, comme l’y invite la ministre de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem à travers son plan » une grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la République » ?
Il faut dire qu’élaborer de tels ateliers ne va pas de soi. « L’équilibre du vivre-ensemble est devenu fragile, or, les décideurs n’ont pas adopté le prisme d’analyses adéquat pour apaiser les conflits qui apparaissent dans l’espace public. Faire un rappel à la loi à des gens qui sont crispés n’aboutit à rien de probant. Il faut savoir ouvrir un dialogue », estime Anne Belheur, conseillère municipale de Montrouge, qui suit actuellement le diplôme universitaire des ambassadeurs de la laïcité, dispensé à la faculté libre d’Etudes politiques INITIATIVES. Pour l’élue de Montrouge, c’est aux maires qu’il revient de décider s’il convient, ou non, d’organiser des ateliers périscolaires autour de la laïcité et de la transmission des valeurs républicaines. « Mais il faut éviter tout esprit « laïcard », car il est intolérant. C’est l’Etat qui laïc, pas la société, qui, elle, est multi-culturelle et multi-confessionnelle », avertit-elle.
Aux dires de Philippe Portier, directeur d’études à l’EPHESS et du groupe « société, religion, laïcité » du CNRS, les annonces tous azimuts qui ont suivi les attentats s’inscrivent dans le mouvement hérité des années 1990 pour maintenir une cohésion sociale menacée par des replis communautaires, invoquant la religion comme identité.
Définir la laïcité
Inclure les ateliers périscolaires des projets éducatifs territoriaux correspond bien à cette stratégie. Problème : la définition de la laïcité n’est pas plus claire, 20 ans plus tard.
«Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est combien la laïcité fait l’objet d’une lutte de significations. Nous sommes en présence de deux interprétations : d’un côté, portée par le mouvement républicain, une laïcité dure, englobante, qui exige de tout un chacun d’abandonner ses identités et ses appartenances pour entrer dans le monde commun de la République et, de l’autre, un courant multiculturaliste qui souligne que la laïcité dure porte atteinte à la liberté des individus de choisir leurs identités et appartenances, y compris religieuses. A partir du moment où ces appartenances ne contreviennent pas à l’ordre public, estime ce mouvement, il n’existe aucune raison de les sanctionner. Il en existe d’autant moins, poursuit cette logique, que la République ne fait rien pour intégrer les individus visés et donc, si nous sommes en présence d’affirmations identitaires, c’est parce que le modèle d’intégration républicain a échoué » détaille le spécialiste. Or, souligne-t-il, pour concevoir des ateliers périscolaire, ou les cours laïcs d’enseignement du fait religieux, encore faut-il pouvoir s’appuyer sur une doctrine de la laïcité. Quitte à tenter une solution hybride, entre le maintien de la cohésion sociale et la reconnaissance de la diversité culturelle.
Faire cohabiter les différentes convictions
Doyenne de la faculté libre d’Etudes politiques INITIATIVES, Isabelle Ullern a créé le diplôme d’Etat des « ambassadeurs de la laïcité », qui s’adresse notamment aux travailleurs sociaux, aux agents des catégories B et C de la fonction publique et aux élus locaux. De son côté, elle attire l’attention sur les limites de certaines démarches : « Il ne suffit pas se former à l’histoire des religions : ça, c’est une approche rationnaliste, qui demande aux religions de se rationnaliser. Or, un tel discours n’est pas audible auprès des désespérés. Et il faut se rappeler que la radicalisation surgit d’une rencontre entre des espérances nées de situations sociales dégradées et un discours radical invoquant le sacré ». Pour elle, la question n’est donc pas de rationaliser les religions, mais de faire vivre différentes convictions au sein de l’Etat de droit républicain. « La laïcité doit aujourd’hui permettre de républicaniser les convictions. C’est le pari qu’on fait avec notre dispositif de médiation spécialisé dans les conflits à connotation religieuse. La médiation permet de ne pas perdre la face et d’inventer des solutions viables, tout en entretenant un tissu civil, interreligieux et politique fort ,» conclut-elle.
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