Quels sont les objectifs de l’Observatoire de la liberté de création ?
Nous tentons de dénouer les cas de censure en les retournant en situation de débat. Il s’agit de faire comprendre qu’une œuvre d’art ne peut pas être interdite, mais qu’elle peut donner lieu à des discussions libres entre ceux qui l’apprécient et ceux qui ne l’apprécient pas. C’est ce qui fait la richesse d’une démocratie. Concrètement, nous contactons ceux qui veulent interdire, et nous proposons des rencontres et une médiation. Cela marche quelques fois. Il arrive aussi que nous nous heurtions à des situations bloquées. Dans ces cas-là, il faut tenter de faire respecter le droit, quand il y a visiblement une atteinte à la liberté fondamentale de l’artiste.
Comment travaillez-vous ?
Nous sommes en communication permanente et nous alertons les uns les autres. Nous appelons les personnes impliquées, les collègues. Nous adressons des courriers, et avant de les rendre publics, nous nous efforçons de comprendre la situation et de ne pas mettre en cause les personnes. Il s’agit souvent de décrypter l’histoire d’un blocage aux paramètres multiples, de repérer ce qui n’a pas été dit, car il y a presque toujours des sous – entendus politiques aux situations de censure. Aujourd’hui, l’autocensure que l’on pointe au niveau des artistes ou des directeurs d’institutions ne devrait pas masquer le fait beaucoup plus large de l’oubli des élus quant à leur responsabilité républicaine vis-à-vis de l’art et de la culture. Celle-ci est collective, et c’est le politique qui doit en être le premier garant. Il en a, justement, le pouvoir !
Quelle analyse faites-vous des situations sur lesquelles vous intervenez ?
Chaque cas est singulier. C’est pourquoi ce travail que nous faisons en amont pour connaître précisément la situation est important. Il faut distinguer les cas où c’est un élu qui intervient directement, de ceux où ce sont des citoyens qui font pression sur la collectivité. De même, la situation est différente, selon qu’il s’agit d’une œuvre ou d’une programmation. En effet, dans une institution culturelle existe toujours une instance de validation de la programmation. Il est rare qu’un élu veuille intervenir une fois la programmation validée. En revanche, des problèmes peuvent se poser suite à un changement politique dans une commune, avec la volonté de la nouvelle équipe de peser sur l’équipement culturel. Dans le cas des œuvres, un spectateur peut très bien être à l’origine du conflit, en venant se plaindre, voire, on l’a vu dans certains cas, en agitant la menace de débordements liés à l’œuvre.
Quelles évolutions constatez-vous ?
Depuis une dizaine d’années, le nombre de cas de censure augmente. A mon avis, cela tient à l’importance prise, pour les collectivités territoriales, par la communication sur les activités culturelles. Les élus sont donc d’autant plus sensibles aux retours d’image. Ils sont tellement sous la pression du retour médiatique qu’ils ne prennent pas le temps d’approfondir les choses. Il suffit que l’élu n’ait pas l’envergure culturelle suffisante, ou que son engagement en faveur des politiques culturelles ne soit pas assez solide, pour qu’en cas de conflit, il se désolidarise de l’univers artistique, par souci de ne pas faire de vagues. Alors qu’il doit être capable de résister. Le recul des élus face aux censeurs s’explique par une crainte fondée sur l’ignorance. C’est pourquoi la médiation et la pédagogie sont les vraies réponses.
Par ailleurs, certains élus n’hésitent pas à jouer la carte du « grand public » pour contester ceux qui défendent les institutions et les oeuvres. Il n’est pas rare qu’un programme politique promette la fermeture d’un centre d’art ou d’un théâtre jugés trop élitistes. Il arrive même qu’à l’intérieur d’une équipe municipale, les oppositions entre élus ou administratifs prennent pour prétexte des œuvres. En s’appuyant sur des associations mues par des objectifs non-artistiques, certains s’appliquent à mettre en danger ceux qui se sont efforcés de rendre publics l’art et la création. Cet aspect du problème est très difficile à démonter et à prouver. Cette instrumentalisation, ce populisme larvé qui fonctionne selon des apparences de « délation », doivent être rendus impossibles par une liberté de création et de diffusion inscrite en effet dans la loi.
Treize partenaires de divers horizons
L’Observatoire de la liberté de création a été fondé en 2003. Il regroupe des personnes morales engagées à titre individuel (historiens, philosophes, juristes…), ainsi que treize organisations professionnelles de divers horizons culturels.
- L’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID)
- L’Association internationale des critiques d’art (AICA)
- La Société civile des auteurs-réalisateurs-producteurs (ARP)
- La Fédération des professionnels de l’art contemporain (CIPAC)
- La Fédération des réseaux et associations des artistes plasticiens (FRAAP)
- La Fédération des salons du livre jeunesse
- Le Syndicat national des artistes pasticiens (SNAP-CGT)
- La Société des réalisateurs de films (SRF)
- Le Syndicat français de la critique de cinéma
- Le Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac)
- La Ligue de l’enseignement
- La Société des gens de lettres (SGDL)
- Le Syndicat français des artistes interprètes (SFA)
Cet article fait partie du Dossier
Culture : quand élus et professions culturelles se marchent sur les pieds
Sommaire du dossier
- Culture : malaise entre élus et professionnels
- « Face aux censeurs, les élus reculent par ignorance »
- « Pas de liberté de création sans liberté de programmation » – Michel Lefeivre
- 5 pistes pour améliorer les relations entre élus et professionnels de la culture
- « Le monde de la culture et les élus doivent renouer le dialogue » – Madeleine Louarn






