Sollicités par le gouvernement pour soutenir les producteurs locaux à l’aune d’une nouvelle crise de l’élevage, les associations d’élus locaux montent au créneau et demandent à l’Etat et à l’Union européenne de sécuriser davantage l’approvisionnement local des cantines. Toutefois, l’insécurité juridique actuelle n’empêche pas certaines de s’engager déjà dans une démarche d’achat local, et au-delà de la seule restauration. L’enjeu est de favoriser l’essor de leur territoire.
Internet au service de l’agriculture
Créé en 2011 par le département de la Drôme, le logiciel Agrilocal est une plateforme numérique qui met en relation directe des structures de restauration collective et des producteurs locaux en respectant le code des marchés publics. Ce sont les cantines d’une trentaine de collèges qui ont commencé à passer leurs commandes aux agriculteurs drômois. Aujourd’hui, environ 320 agriculteurs et grossistes, dont 72 % produisent du bio, proposent leurs produits également à des hôpitaux et maisons de retraite. Le Puy-de-Dôme a repris et développé cette initiative depuis 2012 (lire ci-dessous).
Désormais, une association nationale a été créée par les deux pionniers, une quinzaine de départements y ont adhéré et partagent le logiciel, quinze autres ont entamé des démarches pour les rejoindre (chiffre 2014). « La force d’Agrilocal est de prendre en charge toute la question de la commande publique à travers un marché à procédure adaptée. Les producteurs passent un Mapa sans s’en rendre compte », souligne le directeur du développement économique du conseil général de la Drôme, Francis Aynaud, créateur du concept.
«Si l’outil informatique est le même pour tous, chaque département s’adapte en fonction de son contexte territorial. La Drôme a plus de producteurs de fruits et légumes, nous sommes dans une zone d’élevage, donc avec plus de viandes et produits laitiers », explique Nicolas Portas, chef du service « agriculture et forêt » du département du Puy-de-Dôme, ancien secrétaire de l’association nationale Agrilocal. « Dans chaque territoire, le partenariat avec les chambres d’agriculture est important. Entre les premières étapes d’information, la qualification des fournisseurs et les premières mises en relation, il faut une année pour mettre en place le dispositif», précise-t-il.
Aussi bien dans la Drôme que dans le Puy-de-Dôme, le fait de s’organiser pour répondre à cette demande a permis aux producteurs locaux de vendre leurs produits également à la restauration traditionnelle (gîtes, restaurants) ou événementielle (festivals, colonies de vacances), en favorisant les circuits de proximité.
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Avec le soutien du conseil général, les producteurs locaux girondins ont créé fin 2012 un «drive fermier » puis, fin 2013, la chambre d’agriculture a mis en ligne le site producteurs-girondins.fr qui référence les agriculteurs ayant choisi la vente directe (à la ferme, à domicile, paniers ou par correspondance).
Action collective
Si l’innovation vient de l’utilisation d’un site web dédié, les réseaux favorisant le « consommer local » existent depuis bien plus longtemps. Les centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (Civam), dans les années 90, ou des programmes comme «manger bio et autrement dans les collèges de l’Isère», au début des années 2000, favorisaient déjà les circuits de proximité.
Ainsi, les paysans des Civam de Montmorillon (Vienne) et du haut bocage (Deux-Sèvres) s’organisent collectivement pour fournir les restaurants scolaires de leur territoire. Le conseil général des Deux-Sèvres a d’ailleurs créé le Réseau pour une alimentation locale innovante et solidaire, afin d’organiser l’approvisionnement de proximité en produits locaux pour l’ensemble de la restauration collective du département.
Dans certains territoires, les produits locaux se font rares… faute de producteurs ! Une forte croissance démographique et un urbanisme galopant ont par exemple entraîné la disparition du maraîchage dans la périphérie de Besançon. Devant ce constat, la communauté d’agglomération (59 communes, 176 400 hab.) a lancé une pépinière en agriculture bio, en partenariat avec la chambre d’agriculture et les Jardins de Cocagne, une association d’insertion sociale et professionnelle. «L’objectif est que de nouveaux exploitants s’installent, à terme, sur des terrains que le plan local d’urbanisme a destinés à l’agriculture», assure Céline Piganiol, chargée de mission «agriculture» au Grand Besançon.
Acquérir du foncier agricole
Les «couveuses agricoles» sont un autre levier pour favoriser la production et la consommation locales. Une douzaine ont vu le jour en France, une trentaine sont en projet (chiffre 2014). La plupart se sont rassemblées dans le Réseau national des espaces-test agricoles.
La ville de Mouans-Sartoux (10300 hab., Alpes-Maritimes) est allée plus loin : gérée en régie municipale, une exploitation de 4 hectares, labourée par un agriculteur communal, produit des fruits et légumes bios pour les cantines municipales. «Nous voulions servir des repas bios dans les cantines. Faute de producteurs locaux, il nous a fallu par exemple acheter des poires argentines !» explique l’adjoint au maire délégué à l’enfance et l’éducation, Gilles Pérole.
A Mouans-Sartoux, la pression foncière inquiète le maire, André Aschieri, également vice-président du conseil régional(1) : «En Paca, 3 000 hectares de terres agricoles disparaissent chaque année. Si nous ne bougeons pas, en 2030 nous n’aurons plus rien !» C’est pourquoi la région, en partenariat avec la société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) et l’établissement public foncier, a mis en place un fonds de soutien régional aux acquisitions foncières agricoles, doté de 2 millions d’euros par an, pour favoriser le maintien ou l’installation d’entreprises agricoles, et faire face aux dérives de l’urbanisation.
Le soutien des collectivités au commerce local ne se limite pas au secteur alimentaire. En septembre 2012, Le Puy-en-Velay (18500 hab., Haute-Loire) a lancé la plateforme commerciale achetezaupuy.com, qui répertorie 150 artisans et commerçants de l’agglomération ponote. Fin 2013, le bilan était très positif : le site comptabilisait plus de 100000 clics et les commerçants assuraient que, sur 100 visites, 72 débouchaient sur des achats en magasin. Seulement un tiers d’entre eux pratiquent l’e-commerce. Chez les autres, les clients peuvent venir récupérer leurs achats en magasin ou se faire livrer.
Les villes de Montluçon (Allier) et de Saint-Amand-Montrond (Cher) ont aussi créé leur « drive des indépendants ». Initiée il y a cinq ans, l’opération «acheter Versaillais » est devenue une carte de fidélité, soutenue par la ville à travers une campagne de promotion (voir ci-dessous). Un système de livraison plus écologique, Distripolis, a également été mis en place à Versailles fin 2012.
Dans un autre registre, les ressourceries et recycleries ont elles aussi le vent en poupe. Créé en 2000 par sept associations, le Réseau des ressourceries compte 117 adhérents dans toute la France et enregistre vingt créations chaque année (chiffre 2014 – lire ci-dessous).
Ces structures, qui emploient essentiellement des travailleurs en contrat aidé, insertion ou formation, « permettent de redonner une nouvelle vie à des appareils ménagers, des meubles ou des vêtements, et d’arrêter le gâchis de la surconsommation », assure le président du réseau, Michel Leduc. Il souligne que l’une des raisons de l’essor des ressourceries est que « les collectivités ont pris conscience de l’impact que ce type de sites a pour le public et pour l’emploi local ».
Des ressourceries contre le gaspillage
Dans l’Allier, la communauté d’agglomération Vichy val d’Allier a investi 1,5 million d’euros pour créer, à côté de l’une de ses déchetteries, une recyclerie-ressourcerie dans un bâtiment de 1 500 m2, inauguré en novembre 2013. La Recyclerie de l’agglomération du Compiégnois (Oise), qui a ouvert ses portes en septembre 2010 dans un ancien hangar d’hélicoptères de combat, a vu tripler les volumes d’objets récupérés en moins de quatre ans.
Le Réseau des ressourceries voit ses effectifs augmenter chaque année. Pas de doute, la réutilisation et la lutte contre le gaspillage sont à la mode. Un succès au double impact : la réduction des déchets et le retour à l’emploi de personnes en insertion. Les collectivités y jouent un rôle clé.
« Dans la plupart des cas, la décision vient des élus. Sans le soutien des collectivités, une ressourcerie est difficilement rentable. Ce sont les partenariats avec elles et l’État, à travers des ateliers et chantiers d’insertion, qui nous permettent de fonctionner », assure Michel Leduc, directeur de la Recyclerie du Compiégnois et président du réseau.
Mobilisation en faveur des petits commerçants
à Versailles, Yvelines, 86 300 hab.
Depuis 2010, Versailles réédite chaque année « acheter Versaillais », une opération de communication pour soutenir le commerce de proximité. « Il s’agit de lutter contre la surdensification des grandes surfaces qui déshumanisent les quartiers », explique le maire, François de Mazières. La ville a fait fabriquer 20 000 cabas rouges qui remportent un large succès. « C’est un concept auquel les habitants sont très attachés. J’en ai même vu à la plage à l’île de Ré avec leur sac, cela montre qu’en termes psychologiques c’est très positif », estime-t-il.
Désormais, les commerçants ont pris le relais et diffusent d’autres produits dérivés. « La France est championne d’Europe des grandes surfaces en périphérie des villes. Les collectivités ont un rôle à jouer dans la régulation de la concurrence commerciale », assure l’élu, satisfait d’avoir préservé 2 000 enseignes de proximité dans une ville où les banques et les agences immobilières se multipliaient.
Depuis 2012, avec l’Union versaillaise du commerce, de l’industrie et de l’artisanat, la Société générale et le réseau Client roi, l’opération s’est dotée d’une carte de fidélité donnant droit à des réductions dans 70 commerces locaux. Versailles est aussi ville pilote pour Distripolis, un système de livraison plus écologique pour le dernier kilomètre, auquel les commerces peuvent adhérer par un abonnement.
Contact
Marie Boëlle, adjointe au maire déléguée au commerce, tél. : 01.30.97.81.26.
Le bilan : la préservation du commerce de proximité passe la sensibilisation des habitants
Les producteurs connectés aux acheteurs publics
dans le Puy-de-Dôme, 635 500 hab.
La plateforme Agrilocal 63, accessible depuis octobre 2012, met en relation 90 acheteurs publics du Puy-de-Dôme, dont une quarantaine de collèges (sur 82), avec 160 fournisseurs locaux. Bilan pour 2013 : plus de 500 consultations fructueuses, environ 120 produits, plus de 8 tonnes de viande, 18 000 yaourts, plus de 6 tonnes de fruits et légumes, pour un chiffre d’affaires de 100 000 euros.
« La marge de progression est importante. Tous les établissements avaient déjà des marchés en cours, l’évolution est donc progressive. L’objectif est que 10 % de la commande publique d’alimentation pour la restauration collective (un budget de 5 millions d’euros par an) passe par la plateforme », explique Nicolas Portas, chef du service « agriculture et forêt » du conseil général.
Cela représenterait la moitié du budget d’investissement du conseil général en matière de politique agricole. Dans les restaurants, des kits pédagogiques ont été distribués pour expliquer la démarche et valoriser les produits locaux.
Le service que dirige Nicolas Portas assure la hotline auprès des utilisateurs. « Cela nous a permis de structurer notre politique agricole en amont et en aval, c’est devenu le chemin de fer de notre action », assure-t-il. Nouveauté, depuis la fin de l’année dernière, Agrilocal 63 s’est ouvert à l’ensemble de la restauration touristique engagée dans des démarches de qualité.
Contact
Nicolas Portas, tél. : 04.73.42.20.98.
Le bilan : l’outil numérique a permis de structurer la politique agricole du département.
[Article initialement publié dans La Gazette des communes du 19 mai 2014]
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