Le « social » est en crise. Mais, dira-t-on, qu’est-ce qui n’est pas en crise ? Elle semble l’apanage de la modernité à partir du moment où l’idée de progrès s’est disloquée. Après les années pionnières de la décentralisation, l’aventure de l’insertion avec le RMI, celle de la politique de la ville, le FSL…
Le secteur, immense, constate que bien que le « social » représente des sommes supérieures au budget de l’Etat, si l’on agrège protection et action sociales, il ne parvient pas à contrecarrer les inégalités, se sent « débordé », se voit tonneau des Danaïdes. Le doute nous frappe. Nous voyons certes fleurir de nouveaux débats, autour du « care » ou de l’« empowerment », mais le scepticisme l’emporte, avec le risque de l’entropie.
Je crois à un avenir du social. Il a le nom de « petite enfance ». Il est temps de « politiser » la petite enfance au sens où elle mérite d’être érigée en « politique publique » et non plus considérée comme un service à la population neutre, exercé par des spécialistes en puériculture, qui effectueraient leur métier de manière indifférenciée.
Renouer avec la notion d’investissement social
Développer la petite enfance coûterait moins cher que son insuffisance. Mais cela supposerait de réfléchir en termes de coût global et non de budgets cloisonnés, et de renouer avec la notion d’investissement social, à une époque où l’on est obsédé par la dette.
On parle de « vivre ensemble », mais où se noue-t-il ? Dans les crèches, où l’enfant rassemble. C’est un allié considérable contre l’anomie. C’est un poncif de rappeler que les inégalités se structurent dès le plus jeune âge, et ça l’est aussi de souligner que les traumatismes infantiles ont des « ondes gravitationnelles » incomparables. Pourtant, nous n’en tirons pas les conclusions !
Les études montrent que les enfants passés par les structures de petite enfance de qualité connaissent un destin plus heureux. Pour des enfants vivant dans un climat de grande difficulté, c’est déjà la certitude qu’un monde apaisé est possible, et cette lumière est promesse de résilience.
Qui nierait l’impact de ces lieux, qui ne méritent pas la qualification réductionniste de « structure de garde », sur l’égalité femmes-hommes, mais aussi sur l’égalité filles-garçons si l’on s’en empare ?
Ces espaces coéducatifs, désormais choyés par les architectes, sont des poumons de sens au sein d’un quartier, des lieux rares de mixité sociale. Ce sont de potentielles plateformes pour un accompagnement à la parentalité qui est malheureusement, car peu mesurable, le parent pauvre de nos politiques, alors que l’on sait l’immense difficulté à se saisir de son rôle de parent en notre temps, pas seulement pour les plus précaires.
Dans les crèches, on transmet le talisman de la lecture, on travaille avec les musées. On peut s’appuyer sur des équipes qualifiées et polyvalentes, et sur des partenariats avec les chercheurs.
Mais encore… La petite enfance peut être un domaine d’expérimentation d’un service public du XXIè siècle équitable et transparent, à travers les processus d’admission. Elle peut impulser une dynamique de modernisation démocratique du monde public, si on l’aborde non pas avec un regard parfois condescendant (les « nounous »), ou productiviste (le mécanisme de financement évolue en ce sens).
Les conseils de crèche peuvent être des lieux où l’on dépasse la consultation de posture et où l’on vient élaborer sincèrement, autour de ce qui est le plus précieux.
Et si, pour apaiser notre société, on commençait par le début ?
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