C’est ce qui arrive à force de communication dépourvue de suffisamment de substance (en espèces sonnantes et trébuchantes) : on perd l’adhésion de son auditoire. Mercredi dernier, le ministre de l’Aménagement du territoire et des ruralités, Jean-Michel Baylet a proposé un compte-rendu des politiques rurales et de la mise en œuvre des contrats de ruralité, dans lequel il soulignait les « 104 mesures concrètes » engagées qui « concernent tous les aspects de la vie quotidienne ».
Il suffit d’observer de près la liste des mesures (46 du comité interministériel de mars 2015 à Laon, 21 mesures du CIR de septembre 2015 à Vesoul et 37 mesures du CIR de mai 2016 à Privas) pour voir les répétitions, redondances ou pléonasmes. Mais les critiques vont au-delà du maquillage de communication politique à quelques mois de la présidentielle. A fortiori pour un gouvernement qui a perdu une bonne part de ses élus locaux, et trouve face à lui des acteurs de terrain non seulement avertis, mais en plus, adversaires politiques.
Un tableau trop rose
« Il est regrettable d’avoir attendu quatre ans pour que la ruralité devienne un sujet. Il faut sortir d’une politique de compensation pour engager une politique d’investissement pour la ruralité » souligne le président de l’association des maires ruraux de France, Vanik Berberian.
« Ce tableau est un peu rose. Le constat ne peut pas être aussi positif alors qu’actuellement les communes rurales sont en souffrance. Aujourd’hui, avec la mise en place de la loi NOTRe, les élus des communes rurales sont déstabilisés », souligne la vice-présidente (UDI) de la communauté d’agglomération de Bar-le-Duc, Atissar Hibour, également conseillère régionale du Grand Est.
« Tout cela n’est que des redites qui n’apportent rien. Concrètement, il y a un secrétariat d’Etat dédié à la ville et il n’y en a pas pour les territoires ruraux. Sur 100€, 80€ vont aux villes et métropoles. Quand vous donnez 124€ par habitant aux villes et 64€ par habitant aux campagnes, c’est que la ruralité est subsidiaire », se désole le député de la Lozère, Pierre Morel-à-L’Huissier (Les Républicains).
Renverser la table
« Les mesures prises par le gouvernement au travers des CIR sont importantes, mais elles sont parcellaires et réparatrices, alors que nous appelons de nos voeux une politique de long terme, de développement et de cohésion, d’égalité des chances, bref un signe politique fort qui ne peut provenir que d’une loi d’orientation et de programmation avec des outils induits », explique le délégué général de l’association nationale des Nouvelles ruralités, Jean-Pierre Dayras, et ancien DGS du conseil départemental de l’Allier.
« Il faut aller beaucoup plus loin que les 104 mesures pour ‘renverser la table’ de la pensée unique de la mondialisation servie par une idéologie du tout libéral. Pensons à écrire un nouveau récit républicain des ruralités, moderne, dynamique, innovant et proche », souligne-t-il en demandant à l’Etat une « considération égale pour les territoires non métropolitains » et à l’Europe d’élaborer un « agenda rural, comme elle a un agenda urbain ».
L’association plaide par exemple pour un programme de « campagnes européennes de la culture ».
Communication trompeuse
Dans la communication gouvernementale, les choix des dates est également contestable. Sur la question, sensible, de la couverture numérique, par exemple.
« S’il y a des mesures intéressantes et utiles, comme le plan très haut-débit ou pour la téléphonie mobile, leur concrétisation va mettre du temps à être palpables », souligne Vanik Berberian.
Les engagements de résorption des zones blanches à fin 2016 ou mi-2017 ne sont pas tenables, selon l’AMRF, car les dossiers sont certes en cours, mais il faut 16 à 18 mois de gestion administrative puis opérationnelle.
« Pour ceux dont le dossier est prêt, ils ne seront pas opérationnels avant fin 2017 au mieux », souligne-t-on à l’AMRF. Sans compter les problématiques de « zonage ». « La manière dont les communes sont mesurées est aussi contestable. Dans le département de la Meuse 6 communes sont considérées en zone blanche, alors que nous en comptons 80 ! » précise Atissar Hibour.
Le poids du lobby médical
Même critique pour le chiffre de maisons de santé à atteindre ou à dépasser, selon la communication ministérielle.
« On peut construire autant de maisons de santé qu’on le souhaite, mais il faut avant tout faire venir des médecins. En Lozère cinq médecins viennent de partir, ils ne veulent pas rester. Tant que le prix de la consultation n’augmente pas, on n’y arrivera pas. Mais il n’y a aucun courage au gouvernent qui cède devant le lobby médical. Ni l’ARS, ni la préfecture, ni la Région ne nous aident. Je suis seul au monde, en tant que maire et président de communauté de communes », s’indigne le député-maire de Fournel (Lozère) Pierre-Morel-a-L’Huissier.
« Ces mesures seront toujours affectées par le refus de s’attaquer aux questions de fond comme la gestion de l’espace, le déséquilibres entre les territoires, ainsi que par les incidences collatérales de certaines décisions : le changement d’EPCI provoqué par la loi NOTRe implique que certaines communes rurales ne sont plus éligibles à la DETR (dotation d’équipement des territoires ruraux) ou perdent les bénéfices de la Zone de revitalisation rurale », explique Vanik Berberian.
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