Comment ont évolué les politiques de développement des villes ces trente dernières années ?
Elles sont passées du marketing, qui vise à faire venir les entreprises en développant des parcs de bureaux sur leur territoire, au « branding », qui déploie de véritables marques urbaines : à travers une capitalisation sur le patrimoine existant, on essaie d’attirer de nouvelles populations, plus aisées, dans les centres anciens parfois paupérisés. Cette politique de gentrification, « d’embourgeoisement des centres-villes », s’est diffusée très largement. Elle passe par le logement, mais aussi par le commerce, les transports, des stratégies touristiques, des politiques culturelles spécifiques…
Le discours sur la gentrification est-il assumé par les élus ?
A l’étranger, en Grande-Bretagne, par exemple, dans les villes de tradition industrielle du Nord, oui. Les élus considèrent qu’attirer des populations aisées bénéficie aux populations « déjà là » parce qu’elles sont pourvoyeuses d’emplois peu qualifiés dans les services à la personne, la sécurité, etc. En France, même si de telles stratégies de montée en gamme sont mises en œuvre face à la désindustrialisation, elles sont beaucoup plus timidement assumées par les élus. On va plutôt parler de mixité sociale. Mais c’est un alibi. Il s’agit généralement de faire venir des ménages aisés dans des quartiers populaires, et rarement l’inverse.
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Quel est le rôle des grands groupes privés dans ce processus « d’embourgeoisement » ?
Les grands groupes privés ont une responsabilité de plus en plus importante quand on leur confie la création ou le renouvellement d’un bout de ville. La privatisation de l’espace urbain est de plus en plus réelle. Les promoteurs ont les moyens de faire des études de marché pour voir quel type de population ils peuvent attirer, quel produit leur proposer pour les faire venir… Leur pouvoir est d’autant plus fort qu’il y a souvent un déséquilibre de compétences entre le promoteur privé et la collectivité dans les négociations en face à face. Cela pose des problèmes très concrets, en termes de renforcement de la ségrégation, mais aussi de démocratie urbaine, car cette privatisation concerne l’espace public.
Existe-t-il un modèle de gentrification à la française ?
Non, c’est d’ailleurs ce qui explique le titre de notre ouvrage. Les politiques de peuplement sont très diverses selon les contextes locaux. A Lille, par exemple, le phénomène de gentrification a démarré par le biais du logement social dès les années 1970. D’autres villes tentent, au contraire, de limiter les logements sociaux, considérés comme un vecteur d’attraction de populations exclues. La dynamique de métropolisation a de toute façon entraîné un mouvement de gentrification des centres-villes, même si certaines villes, à l’image de Rennes (211 400 hab.), ont tenté d’en limiter les effets.
Références
« Gentrifications », de Marie Chabrol, Anaïs Collet, Mathieu Giroud, Lydie Launay, Max Rousseau, Hovig Ter Minassian, éditions Amsterdam, octobre 2016.
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