Tous les pauvres sont-ils logés à la même enseigne ? A-t-on les mêmes difficultés à vivre au quotidien avec 1000 euros par mois ou avec moins de 700 ? La réponse est non, évidemment. Et c’est pour mieux cerner cette réalité qu’est né, il y a une dizaine d’années, un indicateur permettant de mesurer l’intensité de la pauvreté. En clair : à quel point, les pauvres sont pauvres…
La France amortit mieux la grande pauvreté
Cet outil se base donc sur la population dite « pauvre » d’un pays ou d’un territoire. Il faut savoir que la détermination de la pauvreté se calcule grâce à un seuil relatif au niveau de vie médian. Celui-ci s’élève à environ 1 700 euros nets après impôts et prestations sociales pour une personne. Le seuil est fixe à 60 %, soit 1 000 euros mensuels. Ainsi, en France, selon les derniers chiffres de l’Insee, environ 9 millions de Français seraient « pauvres ».
L’intensité de la pauvreté se concentre sur ces pauvres et cherche à mesurer leur niveau de vie médian afin d’estimer à quel point il est éloigné du seuil de pauvreté. Ainsi, en France, l’intensité de la pauvreté est d’environ 20% (16% selon Eurostat) c’est-à-dire que la moitié des pauvres vivent entre 0 et 800 euros par mois, l’autre moitié entre 800 et 1000 euros.
« C’est une intensité plutôt faible comparée aux autres pays européens (25%), constate Louis Maurin le responsable du Centre d’observation de la société, car notre modèle social fonctionne mieux que d’autres et évite la très grande pauvreté ; le système des allocations et le Smic jouent ici un rôle important. »
Des résultats locaux très étonnants
Depuis environ deux ans, l’Insee s’est mise à publier des taux de pauvreté et d’intensité de la pauvreté à l’échelle de la ville ou de l’arrondissement. Or une note du bureau d’études Compas (à l’origine du Centre d’observation de la société) sur le taux de pauvreté et les intercommunalités a découvert qu’à Neuilly-sur-Seine, ville aisée de l’Ouest parisien (taux de pauvreté de 8 % seulement), l’intensité de la pauvreté y était pourtant plus forte qu’ailleurs : environ 33 % !
« J’ai voulu savoir si Neuilly était ou non une exception », explique Louis Maurin, qui a donc comparé les taux de pauvreté et d’intensité de la pauvreté des communes ou territoires français. « Et lorsque vous regardez les villes de plus de 20 000 habitants, les 20 premières du classement, en termes d’intensité de la pauvreté, sont presque toutes des villes ou arrondissements ‘riches’, constate-t-il, comme les 6 et 7ème arrondissements de Paris, Neuilly sur Seine ou encore Courbevoie ».
Des pratiques d’optimisation fiscale
Mais alors pourquoi ces territoires aisés concentrent-ils plus qu’ailleurs des pauvres en état de grande pauvreté ? Pour tenter de répondre à cette question, Louis Maurin a formulé plusieurs hypothèses : « j’ai d’abord pensé que ces villes accueillaient plus de jeunes célibataires qui reçoivent peu de prestations sociales, mais ces villes/quartiers ont peu de logements sociaux et le parc privé y est très cher ; puis j’ai pensé à des personnes âgées pauvres mais propriétaires, mais à Neuilly par exemple, le prix du bâti est cher depuis des décennies… aussi, l’hypothèse qui semble le mieux expliquer ce phénomène serait, pour moi, liée à des pratiques d’optimisation fiscale. »
Cette intensité de la pauvreté si forte serait donc le fait d’une population aisée qui, notamment chez les non-salariés, parviendrait à afficher pour certaines années des déficits d’activité.
Une théorie ni validée ni invalidée par l’Insee, mais qui serait « logique », poursuit Louis Maurin, « compte tenu du faible nombre de pauvres de ces territoires riches. Sur les 5000 pauvres de Neuilly l’impact de ce type de pratiques a plus d’effet que sur les 18 000 de Vénissieux ».
Des résultats en trompe l’œil donc, qui ne doivent pas, pour le directeur du Centre d’observation de la société, masquer la réalité de la pauvreté en France, car « la grande pauvreté se concentre sans surprise dans les villes ou arrondissements où vivent déjà les moins favorisés ».
Avec un taux de pauvreté de près de 41 %, le 1er arrondissement de Marseille accuse une intensité de la pauvreté de près de 30 %. La moitié des pauvres de ce territoire se débrouille donc avec moins de 700 euros par mois.
Cet article fait partie du Dossier
Pauvreté : en finir avec la politique de l'autruche
Sommaire du dossier
- Pauvreté : en finir avec la politique de l’autruche
- Des pauvres de plus en plus pauvres, et des riches de plus en plus riches
- Niveaux de vie : comment se situe ma commune ?
- A Vénissieux, la misère s’enkyste, même si les passerelles se tissent
- Ces poches de pauvreté au cœur des villes
- Où vivent les jeunes adultes de condition modeste ?
- Pauvreté : une analyse objective de la situation
- Ces quartiers où plus de la moitié de la population est pauvre
- Les inégalités de la France d’en haut et de la France d’en bas, dans les communes de plus de 20 000 habitants
- Pauvreté et inégalités : état des lieux dans les villes de plus de 20 000 habitants
- Combien de pauvres dans les 100 plus grandes villes ?
- Pauvreté et types de ménages : une typologie des intercommunalités
- Les pauvres seraient-ils encore plus pauvres dans les villes riches ?
- Inégalités territoriales : mieux se situer pour affiner ses politiques sociales
- Les taux de pauvreté des 100 plus grandes communes de France
- La pauvreté dans les arrondissements de Paris, Lyon et Marseille
- Connaître les pauvres en France : typologies
- « La pauvreté ne se limite pas à la périphérie des villes ! » – Louis Maurin
- Où vivent les pauvres ? L’Insee infirme définitivement la thèse de la France périphérique
- « La lutte contre la pauvreté passe par des ajustements locaux » – François Chérèque, inspecteur général des Affaires sociales, président de l’Agence du service civique
- Inégalités : quels enseignements tirer du classement des communes ?
- Villes, périurbain, rural : quels sont les territoires les moins favorisés ?
- « La mesure la plus fine possible de la pauvreté est fondamentale » – Daniel Zielinski, Unccas
- Pauvreté : les acteurs locaux expriment leurs besoins en matière d’observation sociale
- ATD Quart Monde se félicite de l’abandon du « taux de pauvreté ancré dans le temps »
- Comment les villes observent la pauvreté de leur territoire
- Journée mondiale du refus de la misère : lutter contre les discriminations fondées sur la précarité sociale
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